L'Eglise russe HF                         ____________________________________________________________________________________________________________

 

                                                 

              

     Patriarche Serge              S.B. Justinien de Roumanie et          Sacre de Mgr Jean, évêque de St-Denis      Trois consécrateurs        Mgr Germain à Buenos Aires

           de Moscou                       Mgr Jean de St-Denis 1967             par le saint Archevêque Jean en 1964  roumains de Mgr Germain                  en août 2007      

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Chapitre III

LE RATTACHEMENT A L'éGLISE RUSSE

HORS-FRONTIèRES (1959-1966)

L'éGLISE CATHOLIQUE ORTHODOXE DE FRANCE

1. L'archevêque Jean Maximovitch. 

En 1957, un fidèle de Saint-Irénée se rend au Mont Athos dans l'intention de visiter les monastères. A son arrivée, aidant un moine à porter une charge trop lourde pour lui, il est amené à la cabane d'un ermite, isolée à flanc de montagne. Le Père Nikhon, vieillard rayonnant, ancien colonel de l'armée russe et moine depuis 45 ans, parle un français impeccable, et la conversation s'engage dans un climat de sympathie réciproque. Il est longuement question de l'Eglise orthodoxe de France au sujet de laquelle des propos malveillants étaient parvenus jusqu'à lui. 

Au cours de l'entretien, le Père Nikhon suggère au voyageur de transmettre au Père Eugraph le conseil de s'adresser à Jean Maximovitch, archevêque de Shanghai, seul selon lui, capable de comprendre et d'aider l'Eglise de France. 

Qui est l'archevêque Jean Maximovitch ? Exceptionnel, le personnage mérite qu'on s'y attarde. Il surprend, il déconcerte même celui qui n'est pas prévenu. Agé alors de 61 ans, il est de petite taille, le nez assez fort ; la barbe et les mèches hirsutes sous le klobouk[1] envahissent son visage jusqu'aux yeux bruns derrière des lunettes qui laissent passer un regard attentif et pénétrant. Il semble lourd et bossu : c'est un sac de terre rapporté de Terre Sainte qu'en permanence il porte suspendu à son cou, sous la soutane, qui le tient courbé. Sa tenue est négligée. Il marche pieds nus dans des sandales à lanières, quelle que soit la saison. Il s'avance sans hâte, la grande canne épiscopale à la main. Ses lèvres épaisses ont été blessées comme l'est la parole qui sort de sa bouche : un coup de baïonnette d'un soldat communiste chinois lui a transpercé le palais et il faut faire un effort pour comprendre ce qu'il dit, alors pourtant qu'il possède parfaitement le français. Il n'a pas de lit dans sa cellule : à quoi bon puisqu'il ne se couche plus depuis des années ? Ce comportement ascétique date de sa prime jeunesse, mais c'est uniquement par hasard, au séminaire où il enseignait, que ses élèves découvrirent qu'il ne dormait pratiquement pas, ne se reposant guère qu'une ou deux heures par nuit, et passant l'essentiel de son temps prosterné en prière devant ses icônes. Dans la journée, il a de brefs moments d'assoupissement aussi bien debout qu'assis. Durant la liturgie, il lui arrive parfois, pendant quelques secondes, de paraître s'assoupir (son cierge s'incline, le livre qu'il tient semble lui échapper des mains...) mais il ne cesse pas d'être présent car il intervient toujours avec précision et netteté au moment voulu. Disponible en permanence, il fixe des rendez-vous aussi bien la nuit que le jour, et il est toujours prêt à se rendre à n'importe quelle heure - et toujours à pied - au chevet des malades qui ont besoin de son ministère. Vivant dans la prière perpétuelle, il déroule d'interminables diptyques sur lesquels il a inscrit les noms de toutes les personnes rencontrées dans sa vie. A sa manière paradoxale, il déclare : "J'ai trop de travail pour perdre mon temps à ne pas prier." 

Né le 4 juin 1896 dans une famille de la noblesse de Kharkov, sa vocation se révéla à lui très tôt : "Dès que je commençai à être conscient, devait-il écrire plus tard, je voulus servir la justice et la vérité." D'abord étudiant en droit, il se consacre plus volontiers "à l'étude de la science des sciences, l'étude de la vie spirituelle". Après la Révolution soviétique, il fait ses études de théologie à l'université de Belgrade, où sa famille s'était réfugiée. Devenu moine, il reçoit le nom de Jean (son nom de baptême était Michel) en l'honneur d'un saint de sa famille, saint Jean Maximovitch de Tobolsk (+ 1715). Il enseigne cinq ans au séminaire serbe de Bitolj et sa réputation de sainteté commence alors à se répandre. Il est sacré évêque à 38 ans par celui qu'il considérait comme son maître bien-aimé, l'archevêque Antoine Khrapovitsky, ancien métropolite de Kiev et premier primat de l'Eglise Hors-Frontières - apparenté à la famille Kovalevsky - qui lui dit : Il faut que je te sacre car tu es si humble que si je ne le fais pas, personne ne le fera." Le métropolite Antoine l'envoie en Chine auprès des Russes de Shanghai à qui il écrit : "Je vous envoie l'évêque Jean comme si je vous envoyais mon cœur et mon âme. Il est un miracle de stabilité ascétique." Dans cette Chine déchirée par des guerres intestines, il déploie une activité multiforme : missionnaire, pastorale et charitable, fondant école et orphelinat, soulageant les misères, soignant les malades, nourrissant les affamés, recueillant les enfants abandonnés. Vêtu comme un Chinois parmi les plus pauvres, il va le plus souvent nu-pieds, ayant donné ses propres sandales. 

C'est à Shanghai que commencent à se manifester ses dons de thaumaturge. Appelé une fois en pleine nuit au chevet d'un enfant à l'article de la mort, il entre, va droit à l'autel des icônes, se prosterne longuement devant elles puis, s'étant relevé, il déclare aux parents que leur enfant va guérir et sort sans même l'avoir regardé. Le lendemain matin, l'enfant était guéri. Par la suite, les exemples de guérisons obtenues par la prière de l'archevêque Jean ne manqueront pas, durant et après sa vie terrestre. 

Chassé de Chine par l'arrivée des communistes au pouvoir, il parvient à emmener avec lui ses ouailles, pour l'essentiel des Russes, mais aussi des Chinois, dont tous les enfants de son orphelinat, en tout plusieurs centaines de personnes. A leur arrivée aux Etats-Unis, les autorités le retiennent au port et veulent le refouler. Il obtient un délai de trois jours, et se rend immédiatement à Washington pour rencontrer les personnalités capables de l'aider. Comme il n'est pas reçu, il s'assied sur les marches du Palais du Congrès et laisse passer les heures, les nuits, les jours, le chapelet à la main. Il finit par être convoqué et entendu, et il arrache pour tous les siens le droit d'asile aux États-Unis. 

Nommé en 1951 archevêque de Bruxelles et d'Europe occidentale, c'est à ce titre qu'il aura - providentiellement - à s’occuper de l'Eglise orthodoxe de France. Pendant son séjour en Europe, il réside souvent en région parisienne, partageant son temps entre la fondation russe de Sainte-Geneviève-des-Bois et Versailles, où il se rend par le train ; et il n'est pas rare que les voyageurs de la gare Montparnasse aient le spectacle peu banal de ce moine petit et laid, au costume insolite, installé dans la salle d'attente, ses icônes disposées en cercle autour de lui et tapant, imperturbable, sur une machine à écrire portative. Il ne pouvait certes passer inaperçu, mais il était bien au-delà du "respect humain". Au demeurant, là aussi, sa réputation de sainteté avait débordé les frontières des milieux orthodoxes et l'on cite un curé parisien qui, à l'adresse de ses paroissiens, s'écria un jour : "Vous réclamez des preuves, vous dites qu'il n'y a plus ni miracles ni saints. Pourquoi devrais-je vous fournir des preuves théoriques alors qu'aujourd'hui marche dans les rues de Paris un saint : Saint Jean Nu-pieds ?" 

En 1963, l'archevêque Jean est nommé archevêque de San-Francisco et d'Amérique occidentale, à la demande des Russes qui l'avaient connu à Shanghai. Il rétablit la paix dans la communauté divisée et mène à bien l'édification de la nouvelle et somptueuse cathédrale orthodoxe, car cet homme de prière, cet homme de Dieu, érudit attentif et liturgiste reconnu, est aussi un homme d'action et un administrateur réaliste et décidé. 

Son décès - qu'il avait prédit - intervient subitement le 2 juillet 1966 à Seattle où il accompagnait dans son périple une icône miraculeuse de la Mère de Dieu. Ses funérailles à San-Francisco furent, disent les témoins, un véritable triomphe de l'Orthodoxie. En effet, son corps, placé dans un cercueil ouvert, fut offert à la vénération des fidèles qui, durant six jours, défilèrent par milliers pour le toucher et l'embrasser, sans qu'à aucun moment il donnât le moindre signe de décomposition alors qu'il n'était pas embaumé. Les autorités municipales ayant, sans qu'on les en sollicite, accordé l'autorisation, sans précédent jusqu'alors, d'ensevelir les évêques dans leur cathédrale, le sépulcre de l'archevêque Jean, établi dans la crypte, est devenu un lieu de pèlerinage où abondent les grâces spirituelles et matérielles. Ainsi se trouvent confirmées les paroles de celui que son peuple a déjà spontanément canonisé et qui, étant apparu en songe à une de ses paroissiennes, lui dit : "Dis au peuple : bien que je sois mort, je suis vivant !" 

Tel était le saint personnage aux mains de qui allaient, pour un temps, être remises les destinées de l'Eglise de France: personnage que rien, humainement, ne prédisposait à en comprendre ni la nature ni la mission mais qui, sous l'inspiration divine, en eut l'intelligence intérieure et sut se montrer un protecteur avisé plein d'amour fraternel. 

2. L'Eglise orthodoxe de France sous la juridiction de l’archevêque Jean. 

L'archevêque Jean et le Père Eugraph vont se rencontrer pour la première fois le 23 novembre 1957. Le contact s'établit sans peine entre ces deux hommes dont la personnalité sort du commun, l'un comme l'autre "fou en Christ". L'archevêque Jean est invité par le clergé et les fidèles en l'église Saint-Irénée où il tient à faire personnellement connaissance de chacun d'eux. 

Plusieurs rapports lui sont soumis concernant les questions canoniques et liturgiques de l'Eglise orthodoxe de France. Il les étudie soigneusement pendant l'année 1958 et, en février 1959, remet le dossier complet au Synode des évêques qui prévoit d'évoquer l'affaire à sa réunion conciliaire du 11 novembre. Il y est alors décidé que l'archevêque Jean de San-Francisco est chargé "de l'organisation de la vie ecclésiale de la communauté orthodoxe française en concordance avec les saints canons de la tradition de l'Eglise orthodoxe, avec le maintien par elle du rite occidental", cette communauté étant "reçue dans son obédience canonique". C'est donc sous la juridiction directe de l'archevêque Jean qu'est reçue l'Eglise orthodoxe de France. C'est par sa personne qu'elle se trouve liée au Synode hors-frontières, avec un statut distinct de celui des paroisses russes. Il informe : 

«En tant qu'évêque diocésain, nous gardons l'archiprêtre Eugraph Kovalevsky comme chef dirigeant immédiat ; il nous fera des rapports et nous aidera dans les affaires le concernant. L'administration de ladite Eglise ne touchera en rien celle du Diocèse de l'Europe occidentale à la tête duquel je me trouve placé. Les deux administrations auront chacune leur vie intérieure autonome, sans mélange, unies dans une même foi et une même instance supérieure hiérarchique.» 

Pour la première fois, le 8 mai 1960, un évêque russe, l'archevêque Jean Maximovitch, célèbre la Divine Liturgie selon l'ancien rite des Gaules, et les prêtres français concélèbrent avec lui. Cet acte liturgique solennel bénit le rite et concrétise l'entrée en communion. 

En juin 1960, une délégation française se rend à New York à l'invitation du métropolite Anastase qui préside alors le Synode hors-frontières. Agé de 87 ans, doté d'une vive clarté d'esprit et d'une excellente mémoire, il témoigne d'un réel intérêt pour un mouvement qui cherche à sortir l'Eglise orthodoxe hors de l'enfermement oriental. Au moment du départ, au Père Eugraph qui lui demande : "Monseigneur, que transmettrai-je de votre part au clergé et aux fidèles français ?" il répond "Ce ne sont pas les bonnes paroles qui comptent, mais votre travail de restauration de l'Orthodoxie occidentale." 

Le Synode émet une ordonnance qui conclut de "proposer à la décision du Concile des évêques la question du sacre de l'archiprêtre Kovalevsky au début de l'année 1961..." et de confier à l'archevêque Jean "le soin de former et de présider une Commission liturgique pour l'étude des textes et des ordo liturgiques que l'Eglise orthodoxe de France pratique déjà, et pour la composition des rites qui manquent, et de les envoyer à l'approbation du Synode des évêques". 

3. Catholique, catholicisme, catholicité. 

A Saint-Irénée lors de l'Assemblée générale de novembre 1960, est prise une décision d'apparence anodine, mais qui va se révéler source de nouveaux et durables problèmes. A la recommandation de l'archevêque Jean, correcteur féru de précision, le qualificatif catholique (universel) est ajouté au titre officiel de l'Eglise orthodoxe de France, afin qu'il soit en conformité avec celui des autres Eglises orthodoxes qui officiellement portent toutes le nom complet d’Eglise catholique orthodoxe ..." ou "orthodoxe catholique" selon la tournure propre à la langue. (L'Eglise catholique orthodoxe de France sera aussi désignée par le sigle "E.C.O.F.".) 

On se trouve là en présence d'une faiblesse de terminologie de la langue française qui crée et entretient une ambiguïté. En effet, l'unique adjectif "catholique" est relatif à deux substantifs différents : "catholicité" et "catholicisme". Or si l'usage admet que la doctrine de l'Eglise de Rome est désignée par "catholicisme", la "catholicité" qui signifie "plénitude universelle de la Vérité", est attachée à l'Eglise tout entière, l'ensemble des Eglises orthodoxes inclus. L'Eglise orthodoxe est catholique au même titre que l'Eglise de Rome qui n'a pas le privilège exclusif de cette commune épithète. (Le Credo de Nicée (325) dit : "... Je crois en l'Eglise une, sainte, catholique et apostolique...") C'est par facilité que s'est généralisée en Occident cette formulation tronquée (Eglise orthodoxe de ...) qui constitue une faute sur le plan de l'exactitude. 

Toujours est-il que cette précision dans le titre de l'Eglise orthodoxe de France, nécessaire sans doute sur le plan doctrinal, sera à l'origine de confusion et de malentendus superflus auprès d'une majorité peu au courant des subtilités de la linguistique religieuse. L'Eglise catholique orthodoxe de France sera jugée par certains comme commettant un abus de confiance en jetant le trouble dans les esprits ("Qu'est-ce que cette Eglise qui se dit catholique et qui n'est pas catholique ! ..."). D'autres, pourtant bien renseignés, feront mine d'y voir l'illustration d'une sorte "d'uniatisme orthodoxe" déjà invoqué sous d'autres prétextes aussi peu valables, car pour parler d'uniatisme, il aurait fallu au moins deux conditions : que l'Eglise orthodoxe de France ait célébré le rite romain (expurgé dogmatiquement) et que de plus elle l'ait d'emblée en 1936 célébré non en français mais en latin comme l’Eglise catholique romaine (puisque ce n'est que bien plus tard, en 1965, que le Vatican adoptera l'usage orthodoxe de célébrer dans la langue du pays). 

En acceptant dans le titre l'ajout "catholique" demandé par l'archevêque Jean qui faisait ainsi œuvre de puriste, l'Assemblée générale de 1960 n'en mesurait par les conséquences[2]. 

En revanche, à cette même assemblée du 11 novembre 1960, tenue sous sa présidence, l'archevêque Jean fit une déclaration d'une portée considérable qui témoigne que, dans cette affaire, il était animé de la même vision prophétique qu'en son temps le patriarche Serge de Moscou : 

«C'est ici, déclara-t-il, la vieille Eglise de jadis, celle de saint Irénée, de saint Denis, de sainte Geneviève, la vieille Eglise française. Nous espérons que cette Eglise grandisse et non seulement ici mais dans d'autres pays afin qu'elle devienne l'Eglise apostolique, celle de Marie-Madeleine et de Lazare." 

Au cours de la même réunion, le Père Eugraph rappela cette déclaration que lui avait faite l'archevêque Jean lors de leur première entrevue : "Je ne veux pas confondre l'Eglise de France avec les Eglises russes." 

4. Confession, jeûne et communion. 

Une fois de plus, il allait falloir éclairer et justifier devant un nouveau Synode d'évêques les principes mis en application dans l'Eglise de France et qui avaient déjà posé problème auprès des hiérarques de Moscou et de Constantinople, gardiens vigilants de la vénérable Tradition, mais également conservateurs d'usages que la consécration du temps avait transformés en intouchables habitudes voire même en dogmes. De toute évidence ils ne pouvaient, de prime abord, qu'être surpris, voire choqués par des hardiesses qui, bien que réfléchies, bousculaient des routines dont certaines étaient prises à tort pour traditions. 

Une fois de plus le problème du rite était confié à une Commission. Une fois de plus aussi, il restait à éclairer le problème de la communion accordée aux chrétiens non orthodoxes et celui de la confession personnelle qui se trouve lié à celui de la communion fréquente. A ces points, la longue lettre du Père Eugraph au métropolite Nicolas de Kroutitsk apporte déjà des réponses. Le Synode hors-frontières soulevait en outre le problème du jeûne eucharistique lié aux liturgies vespérales inconnues des Eglises d'Orient, ainsi que celui de la date de Pâques. 

A propos de la communion accordée à un baptisé quelle que soit son Eglise, nous l'avons déjà vu, la question doit se poser aujourd'hui dans une perspective plus large influencée par un certain réalisme œcuménique : a-t-on le droit, non de donner mais de refuser cette nourriture vitale à celui qui, poussé par la faim spirituelle et qui, dépassant déjà en conscience le scandale des clivages entre chrétiens, vient en confiance, sans que cela l'engage à "changer de religion", la demander à une Eglise qui n'est pas la sienne ? Dans l'Eglise catholique orthodoxe de France, on fait à ces "mendiants de l'esprit" (autre traduction des "pauvres en esprit" des Béatitudes) dont est respectée l'appartenance baptismale, l'honneur de les supposer conscients de leur geste puisque rien ni personne ne les y contraint. Cette participation offerte au commun banquet pèche peut-être par œcuménisme prématuré puisqu'elle anticipe l'union qui reste à réaliser. Mais il est choquant et pénible d'y voir seulement, comme certains se complaisent à le répéter, un "prosélytisme de mauvais aloi", alors qu'il s'agit en nourrissant de Pain de vie les affamés, de répondre à cette demande de la Prière du Seigneur : "Donne-nous aujourd'hui notre Pain substantiel"[3] 

Quant à ceux qui se sont préparés à la communion sans toutefois s'être confessés auparavant[4] le célébrant les appelle tous ensemble à faire retour sur eux-mêmes afin qu'il prennent conscience de leurs péchés et en demandent rémission à Dieu. Une absolution générale est donnée, et ceux qui vont s'approcher de la sainte Table confirment leur adhésion consciente au sacrement de la communion en disant à voix haute la prière de saint Jean Chrysostome : 

« Je crois et je confesse, Seigneur, que Tu es le Christ, Fils du Dieu Vivant venu en ce monde sauver les pécheurs dont je suis le premier. Je crois aussi que ceci est Ton Corps très saint et très pur, que ceci est Ton Sang vénérable et précieux. Accepte-moi comme un convive à Ta Cène mystique, ô Fils de Dieu, car je ne dévoilerai pas Tes Mystères à Tes ennemis et je ne Te donnerai pas un baiser comme Judas. Mais comme le larron, je Te confesse : Souviens-Toi de moi, Seigneur, dans Ton Royaume. Que la réception de Tes saints Mystères, Seigneur, ne tourne point à mon jugement et à ma condamnation, mais à la guérison de mon âme et de mon corps. Seigneur, je ne suis pas digne que Tu entres en moi, mais dis une seule parole et mon âme sera guérie.» 

Cet usage n'exclut nullement la confession personnelle qui est indispensable à certains moments de la vie. Lier obligatoirement confession et communion n'est pas une règle dogmatique, mais - on l'a déjà vu - une lointaine habitude prise aujourd'hui par erreur pour un dogme. Par ailleurs, quand elle est automatiquement liée à la confession, l'eucharistie apparaît souvent davantage comme une récompense que comme une nourriture accordée gratuitement, indispensable pour la vie spirituelle. On peut voir là un détournement d'usage qui affaiblit la conscience de la valeur propre à chacun des sacrements : le sacrement de pénitence (confession et absolution) est un sacrement en soi, comme l'est la communion. Les lier nécessairement l'un à l'autre, c'est rendre impossible la communion fréquente. C'est ainsi que l'on arrive à trouver normal de ne communier qu'une fois par an...[5] 

Ce qui par contre, est indispensable, c'est le jeûne qui précède la communion, geste d'abstinence purificateur recommandé depuis les temps bibliques avant toute solennité ou tout acte important pour la vie spirituelle. Très rigoureux sur ce point, les évêques du Synode hors-frontières croient devoir contester les liturgies vespérales célébrées quotidiennement le soir à Saint-Irénée. En effet, quelle que soit l'heure de la messe, l'usage strict observé actuellement dans les Eglises orthodoxes, exige que le jeûne eucharistique commence à minuit. La durée de ce jeûne est donc variable selon l'heure également variable de la messe. Il peut durer une heure comme douze heures, si l'on fixe l'heure la plus tardive de la messe à midi. Il est évident que, suivant cette règle, une messe célébrée à 19 heures[6] devrait être précédée d'un jeûne de dix-neuf à vingt heures, ce qui est pratiquement impossible en cas de célébration quotidienne, et pour des personnes qui exercent une activité professionnelle, aussi bien laïcs que clercs. Par économie, un minimum de jeûne de six heures est admis[7], présupposant la première messe à six heures du matin. 

Pour conclure sur le point de la communion fréquente, citons encore une fois l'archiprêtre Eugraph Kovalevsky[8]

«... Je me souviens d'une conversation avec quelques prêtres russes d'une grande qualité morale et d'une piété exemplaire. Ils soutenaient avec force que la communion est le couronnement, le sommet dont seuls les dignes peuvent s'approcher. Sans nier nullement que la communion est l'union avec le Christ, la source de la grâce, le feu qui nous divinise, qu'elle est le centre de la vie de l'Eglise, j'indiquais à mes confrères qu'elle est en même temps le médicament, l'absolution, la purification, le pardon, la nécessité quotidienne et vitale pour le progrès spirituel, un instrument de notre salut, blessure pour le diable. Ils poussèrent des cris d'indignation, considérant que je jetais des perles aux pourceaux et que c'est un sacrilège de regarder l'Eucharistie comme un "instrument de notre salut". Pour eux, la communion demeurait presqu'une récompense pour la bonne conduite. "Pour laver les péchés, il y a le baptême, le jeûne, la pénitence, la confession, disaient-ils, mais pas la communion". 

«Cette conception "janséniste" dans les milieux orthodoxes, privée de toute base liturgique et patristique, dévie le sens plénier de l'Eucharistie et écarte les fidèles de la communion fréquente. On se demande pourquoi on lit, juste avant la communion et après la confession, des prières remplies de l'idée de pénitence et qui reprennent à plusieurs reprises les expressions "pour la rémission des péchés", et "la guérison de l'âme et du corps". Et que dire de la Sainte Cène, quand le Christ dit Lui-même : "Prenez et mangez... buvez-en tous... en rémission des péchés"...» 

5. La date de Pâques. 

La date de Pâques pose un problème différent. Le jour de l'Epiphanie de 1961, le Père Eugraph prévient les fidèles : 

« La coutume liturgique veut que l'on annonce la date pascale dans l'église le jour de l'Epiphanie. Le Saint Concile de l'Eglise orthodoxe russe hors-frontières de 1959, en acceptant l'Eglise catholique orthodoxe de France dans sa haute obédience, lui a demandé de se conformer aux dates pascales établies par les Règles apostoliques et conciliaires de l'Eglise indivise. Ces dates sont gardées jusqu'à nos jours par l'Eglise d'Orient, cependant que la réforme grégorienne du calendrier n'en ayant pas tenu compte, l'Eglise d'Occident se trouve, de ce fait, en contradiction avec les décisions antiques. Nous savons que ce décalage de la fête de Pâques présente une difficulté pour vous tous, car le rythme de vie de notre pays est adapté au calendrier grégorien et que, de plus, cela vous apparaîtra comme une nouveauté, les patriarcats de Constantinople et de Moscou ayant toléré pour notre Eglise le calendrier liturgique du Temporal d'Occident.» 

Par obéissance à la décision du Synode, la Solennité pascale - avec l'ensemble du cycle pascal, du 1er dimanche de Carême jusqu'à la Pentecôte - sera donc célébrée dans les paroisses de l'Eglise de France à la même date que dans l'Eglise orientale. 

Peu avant toutefois, le Conseil paroissial constate : 

« Bien qu'obéissant à la décision conciliaire, une multitude de fidèles a écrit au Conseil paroissial pour l'informer des incalculables difficultés que présente pour les Français la date orientale de Pâques ; cela suscite des troubles dans tous les milieux et l'on craint de voir les Rameaux, la Semaine Sainte, Pâques, l'Ascension et la Pentecôte non suivis cette année comme à l'ordinaire, provoquant ainsi une grave désorientation. » 

Après les fêtes de Pâques, les troubles s'accentuent à un point tel qu'afin de pacifier les esprits, le Conseil paroissial décide de célébrer au moins en 1962, la fête de Pâques selon la date occidentale. Cette décision de sage économie est étayée par les témoignages des Pères de l'Eglise qui, à la suite des Apôtres, proclamaient l'unité de la foi dans la coexistence de coutumes différentes. En ce qui concerne les usages, les Pères recommandent de tenir compte du milieu : 

«Les coutumes sont librement observées et, pour un chrétien grave et prudent, le mieux est de faire ce qu'il voit faire où il se trouve. Car il faut regarder comme indifférent ce qui n'est pas contre la foi ou les mœurs, et juger les choses du point du vue du milieu où l'on vit." (Saint Augustin, Ve s.) "Si les différences et même les déviations ne touchent pas la foi et les décisions conciliaires universelles, par exemple lorsque les uns se tiennent à telle règle canonique ou tradition liturgique et les autres à telle autre, réfléchissant justement et logiquement on doit reconnaître que ceux qui gardent une coutume particulière ne font rien d'injuste, et que ceux qui ne l'ont pas ne pèchent pas contre l'Eglise. (Saint Photius, IXe siècle.) » 

A quelle réalité faire appel pour se référer au "milieu" ? Est-ce à l'ensemble des familles orthodoxes unies en esprit mais dispersées en fait à travers le monde ? Est-ce à l'ensemble des chrétiens au milieu desquels nous plonge la vie de tous les jours ? 

Dans le cas où, dans un même pays, le point culminant de l'année chrétienne est célébré à deux dates différentes, ce décalage confirme concrètement, charnellement, la séparation entre "chrétiens d'Orient" et "chrétiens d'Occident". Plus grave : il compromet non seulement le désir mais aussi l'idée même de retour à l'unité. Dans le cas où en Occident les orthodoxes choisissent de célébrer le cycle pascal aux mêmes dates que la majorité des chrétiens qui les entourent, il existe également un décalage : c'est alors l'unité entre orthodoxes qui semble atteinte. Le choix est difficile, mais à quelle meilleure autorité se référer sinon à celle des Pères "graves et prudents", ces sages pour lesquels il importe de "juger les choses du point de vue du milieu où l'on vit" ? (Il est vrai que pour une partie des membres de la diaspora qui vivait alors encore assez repliée sur elle-même, il n'existait pas d'autre milieu que celui des familles orthodoxes.) 

Le Synode hors-frontières demeure intransigeant. Le 7 août 1963, l'archevêque Jean écrit au Père Eugraph : 

«A une conférence étudiant les affaires de l'Eglise, j'ai posé à nouveau le problème de l'Eglise de France. Alors, avec amertume, le métropolite (Anastase) a dit qu'il sentait une lourde responsabilité de ce que nous n'avions pas achevé l'œuvre de l'Eglise dé France, abandonnant ceux qui viennent à nous. Développant sa pensée, il a ajouté : "Nous répondrons devant le tribunal céleste, car jamais dans l'Eglise orthodoxe, on n'a écarté le fondateur de son œuvre." Malheureusement la majorité des évêques ne considèrent que les coutumes de leur enfance auxquelles ils sont liés, incapables de voir plus loin ; enfin, une grande campagne est menée contre les Pâques occidentales. Certes, durant les premiers siècles, on ne fêtait pas en même temps que l'Asie Mineure, mais maintenant il est difficile de retourner en arrière, telle est l'opinion des évêques. Je persiste à espérer. » 

En 1964, la fête de Pâques tombe le 29 mars selon le calendrier occidental et le 3 mai selon le calendrier oriental : ainsi, tandis que les orthodoxes vont entrer dans le Carême, le milieu chrétien de France sera déjà dans la joie pascale. Etrangement, alors qu'il est interdit aux communautés de l'Eglise catholique orthodoxe de France de célébrer Pâques selon le calendrier du pays, les communautés de l'Eglise russe hors-frontières de Hollande qui pourtant, célèbrent le rite oriental, sont autorisées à observer la date occidentale de Pâques. Incohérence difficile à comprendre... 

6. Difficile obéissance. 

En mai 1964, le métropolite Anastase, très âgé, est remplacé dans ses fonctions par le métropolite Philarète. L'archevêque Jean est nommé à San-Francisco mais bien qu'il quitte l'Europe, il conserve l'Eglise de France sous sa juridiction personnelle. En juin, il écrit à l'Assemblée générale (en français): 

« J'invoque la bénédiction de Notre Seigneur sur l'Assemblée générale de l'Eglise de France. Que Dieu vous donne l'amour, la sagesse et la patience pour prendre la décision pour le succès du développement de l'Orthodoxie en France. Le Conseil des évêques de l'Eglise russe hors-frontières a décidé qu'avant de consacrer le Père Eugraph, il veut que l'Eglise de France prenne les obligations suivantes : 

- que l'Eglise de France célèbre toujours les fêtes de Pâques suivant le calendrier orthodoxe ;

- que les prêtres qui célèbrent la messe vespérale ne célèbrent pas une autre messe et ne mangent rien ce jour ;

- que ceux qui prennent la sainte communion aux messes vespérales aussi ne mangent rien ce jour, en exception de graves maladies ou autre grave motif ;

- ne pas donner la communion à ceux qui ne sont pas orthodoxes (...)»

Après une réunion difficile, l'assemblée accepte ces sévères conditions et le Père Kovalevsky décide : 

«Obéissant aux décisions du Concile (...) nous ordonnons :  

- d'introduire dans notre calendrier la fête de saint Jean de Cronstadt le Thaumaturge (récemment canonisé par le Synode hors-frontières) ;

- d'annoncer à l'entrée de l'église le texte suivant : "Peuvent communier ceux qui confessent la foi catholique orthodoxe, gardent le jeûne eucharistique, ne sont pas interdits par leur confesseur, et se sont réconciliés dans leur coeur avec leurs frères ;

- de préciser avant la communion que viennent communier ceux qui confessent la foi catholique orthodoxe et se sont préparés à la communion. 

«Ces dernières mesures ont pour but d'arrêter les fausses rumeurs et les doutes émanant de personnes qui recherchent la dispute et non la paix fraternelle en Christ. » 

7. 1964 - Sacre de Mgr Jean de Saint-Denis. 

Le 9 octobre, un décret synodal (Décret n° 1530) décide de "confier à l'archevêque Jean de San-Francisco la protection de l'Eglise de France (...), lui conférant le pouvoir d'agir selon son propre jugement", ce qui revient à lui accorder le droit de sacrer l'évêque élu de l'Eglise de France. 

Invité par le métropolite Philarète qui désire le connaître personnellement, et afin de résoudre avec lui les problèmes qui touchent son sacre, l'archiprêtre Kovalevsky arrive à New York le 13 octobre 1964. La date de la cérémonie étant fixée au 11 novembre suivant, jour de la fête de saint Martin, il se rend à San-Francisco où une délégation de l'Eglise catholique orthodoxe de France se prépare à le rejoindre. 

Les cérémonies préparatoires au sacre vont commencer le 8 novembre, jour de la fête de saint Nectaire d'Egine (1829-1908), saint des temps modernes dont le nom sera donné comme second nom d'évêque à l'archiprêtre Eugraph Kovalevsky devenu Jean Nectaire. Le 8 novembre est également le jour d'inauguration de la nouvelle cathédrale orthodoxe de San-Francisco construite par la volonté de l'archevêque Jean, et de la pose solennelle des croix dorées sur ses coupoles et de leur bénédiction. 

Comme co-évêque consécrateur, l'archevêque Jean a fait appel à Mgr Theophil Ionesco, évêque du Synode roumain hors-frontières, qu'il avait lui-même sacré en 1954. Après la cérémonie, l'archevêque Jean de San-Francisco remet la crosse au nouvel évêque Jean de Saint-Denis[9] et lui adresse -une brève allocution : 

«Tu as fait la mission selon les paroles : "Allez, enseignez toutes les nations". Le peuple français sera dans la joie, mais tu rencontreras des difficultés, car la haine est grande. Tu dois être prudent, tu ne tiens pas assez compte des faibles auxquels on ne donne que du lait. Aujourd'hui, c'est Saint-Martin, fête de toute la France. Irénée est ton protecteur par la sûreté de la doctrine. Tu es entouré de saint Jean de Cronstadt, de saint Nectaire d'Egine mais souviens-toi aussi du métropolite Antoine[10], ton parent, à l'âme universelle, et fais ce qu'il ferait à ta place.» 

8. Les "zélotes". 

Le sacre du Père Eugraph marque une étape heureuse dans le cheminement difficile de l'E.C.O.F. Alors cependant que sont faits des efforts pour mettre en pratique les dures obligations imposées par le Synode, les campagnes extérieures hostiles reprennent instantanément de plus belle autour de ce mouvement qui suscite autant d'intérêt chez certains que d'incompréhension ou d'hostilité chez d'autres. De nouveaux témoignages d'opposition se manifestent. L'évêque Antoine de Genève qui appartient lui-même à l'Eglise russe hors-frontières, n'accepte ni l'intervention de l'archevêque Jean de San-Francisco, ni le sacre d'un évêque pour l'Eglise de France. Il va même jusqu'à alerter les autorités catholiques romaines de la Commission pontificale pour l'Union des chrétiens[11].  Au même moment, le Messager du Patriarcat de Moscou à Paris publie cette recommandation : "Les fidèles orthodoxes devront s'abstenir de toutes relations liturgiques et ecclésiastiques avec les représentants de ce mouvement" (ici interviennent des considérations politiques fondées sur l'opposition de principe de l'Eglise patriarcale siégeant en Russie soviétique, à l'Eglise hors-frontières qui se dit héritière de la Russie tsariste). 

Dans la communauté française même, la situation nouvelle créée par la présence à sa tête d'un évêque qui lui est propre, va susciter une surprenante réaction formaliste chez un petit groupe de clercs et de fidèles. De façon suraiguë, ils se sentent soudain investis du devoir d'organiser un évêché impeccable sur le plan protocolaire. Dans le principe, leurs intentions sont louables, mais leur excès de zèle gestionnaire va les entraîner dans une sorte de paranoïa et leur faire dépasser les limites admissibles. C'était en effet mal connaître le Père Eugraph, le "petit père", homme de cœur et de prière avant tout, simple, direct, toujours disponible, ouvert à tous et ami des clochards, donnant d'une main ce qu'il vient de recevoir de l'autre..., que d'imaginer que l'on puisse lui imposer de changer de nature du jour au lendemain parce qu'il porte une mitre. 

Quand, peu après son retour de San-Francisco, quelques-uns viennent lui enjoindre de soigner son image et de changer de comportement, en prenant ses distances, en ne recevant plus n'importe qui sans filtrage par un secrétariat, et de faire gérer par eux-mêmes les dons qui lui sont faits à titre personnel, de dresser une liste des pauvres, de ne plus fumer (les évêques du Synode ne fument pas) et... de ne plus confesser lui-même les fidèles, l'évêque Jean est interloqué. Il s'étonne : "Mais rien n'est changé sinon que je suis plus encore votre père." Cette soudaine volonté de puissance impatiente et maladroite de quelques formalistes excessifs est jugée par les autres comme une intrusion impudente, offensante pour Mgr Jean Kovalevsky. Le petit groupe de clercs et de paroissiens zélés ne renonce pas à mettre sous tutelle l'évêque qu'ils veulent confiner dans un rôle stéréotypé de pontife représentatif. Pendant plusieurs mois, ils mènent campagne auprès de tous les fidèles aussi bien en province qu'à Paris, allant jusqu'à tenter avec insistance de circonvenir son propre frère, Maxime. L'évêque considère cet activisme comme enfantillage et ne réagit pas. 

Comme rien ne change selon leurs vœux, ils imaginent secrètement d'instaurer au plus tôt un second diocèse couvrant la moitié sud de la France "afin qu'il soit pour le premier diocèse un exemple et une occasion de mise en ordre"[12]. En octobre 1965, l'archevêque Jean Maximovitch se trouve de passage à Paris. Aussitôt, et à l'insu de leur évêque, les "réorganisateurs" vont le prier de - déjà ! - prévoir le sacre d'un second évêque pour l'Église de France... (Leur candidat, fils spirituel du Père Eugraph, fait partie des agitateurs.) 

En avril 1966, Mgr Jean écrit à l'archevêque Jean de San-Francisco : 

«En ce qui concerne le trouble parmi le clergé, c'est une grande épreuve pour nous et pour moi personnellement. Les prêtres qui troublent beaucoup les paroissiens par leur agitation irresponsable, il faut les considérer comme étant actuellement sous l'impression d'illusions diaboliques. L'Assemblée générale de notre Eglise est fixée aux 25 et 26 juin 1966. Il faudrait qu'avant cette date soient prises des décisions pour régler ces problèmes. Nombreux sont ceux qui exigent de moi des sanctions. Il me semble qu'il faut agir avec patience, prière et sérénité. Le Seigneur nous a envoyé cette dure épreuve, afin que nous ne soyons pas orgueilleux et que nous ne pensions pas que chez nous tout est mieux que dans les autres Eglises. C'est pour cela que je dois continuer à assumer avec patience les tâches qui m'incombent.» 

L'Assemblée générale prévue se déroule dans un calme apparent, et c'est l'occasion pour Mgr Jean Kovalevsky de préciser les droits et les devoirs de l'évêque : 

«L'évêque élu par tous et confirmé par les hiérarques est le gardien de l'ordre et l'instrumentateur de l'unité, mais il est également le garant de la liberté et le lieu où concordent toutes les parties et tous les partis de l'Eglise. L'Eglise, pour réaliser cette manifestation des mystères, dispose des règles canoniques, universelles et locales qui amènent toute organisation à réaliser "l'unique volonté de la pluralité des personnes". La décentralisation sera recherchée afin de créer la liberté, donner aux personnalités paroissiales, monacales, etc. leur caractère authentique mais l'unité de décision, rassemblée dans la personne de l'évêque, sera conservée afin d'écarter l'anarchie et les schismes. 

«Il convient que l'évêque puisse gouverner l'Eglise selon sa responsabilité avec le concours du Conseil épiscopal et que l'on ne voie pas, à l'avenir, surgir une sorte de pouvoir exécutif collégial dans l'Eglise, le Conseil dominant l'évêque ou prétendant l'empêcher de gouverner. Dans l'Eglise l'exécutif est personnel et l'évêque qui en est revêtu par la succession apostolique est responsable devant Dieu et les autres évêques.» 

Cependant la réunion de l'assemblée n'a pas apaisé les "agitateurs irresponsables". Le Président laïc, qui fait cause commune avec eux, prend l'initiative d'adresser à l'archevêque Jean Maximovitch alors en Amérique, une lettre - à titre confidentiel, précise-t-il - où il l'invite à venir à Paris sans aucun frais pour lui. Expédiée le 1er juillet, cette lettre n'atteindra pas son destinataire. Quelques jours plus tard, elle sera retournée à Paris, non à son expéditeur mais à l'adresse de Mgr Jean Kovalevsky, et c'est ainsi qu'il en aura connaissance. 

9. L'Eglise de France perd son protecteur. Quiproquos et troubles. 

En effet le 2 juillet 1966, la mort avait frappé subitement l'archevêque Jean Maximovitch. L'Eglise de France perdait son protecteur, un père qui pleinement la comprenait et l'aimait, pour tous homme de Dieu qui aurait su ramener la paix. Curieusement, sans motif apparent, la veille de sa naissance au ciel il avait adressé à Mgr Jean ce court télégramme : "Bénédiction pour l'Eglise de France"... Il sera inhumé à San-Francisco dans la crypte de sa cathédrale, The Holy Virgin Cathedral, et, comme nous l'avons vu, son tombeau deviendra aussitôt lieu de pèlerinage car de son vivant déjà, cet être exceptionnel était vénéré à l'égal d'un saint. Vingt ans plus tard, en 1986, sera entamé son procès de canonisation. 

La disparition brutale de l'archevêque Jean allait de fait, trancher le fil qui, par sa personne, reliait l'Eglise catholique orthodoxe de France à l'Eglise russe hors-frontières. 

Et c'est alors que, dans un laps de temps très court, en moins de trois semaines, vont se produire coup sur coup des événements fortuits sans aucun lien entre eux, mais dont la succession précipitée va accroître la confusion et servir de détonateur dans un contexte déjà explosif. On verra se dérouler en accéléré l'incompréhensible scénario d'une mauvaise comédie pleine de quiproquos qui aujourd'hui paraissent incroyables mais qui eurent des conséquences graves et durables. 

Invité par un ami égyptologue à visiter l'Egypte avant de se rendre à Jérusalem en pèlerinage, Mgr Jean confiant, se prépare à s'absenter en septembre, accompagné du Père Gilles Bertrand-Hardy. Comme, pendant ces vacances itinérantes, il sera pratiquement impossible de prendre contact avec lui, il a soin, avant de partir, de mettre en ordre les affaires en suspens. 

Il règle en particulier le cas de l'abbaye de Bonnecombe, ancienne abbaye cistercienne proche de Rodez dont, à peu près un an auparavant, la jouissance avait été offerte inopinément à l'Eglise catholique orthodoxe de France[13] et où quelques volontaires disparates avaient emménagé malgré un manque total de préparation pour cette installation inattendue. Mais bientôt des interventions s'exercent de toute part sur les autorités catholiques de Rodez pour leur faire regretter leur geste fraternel. Pour ne pas les mettre dans l'embarras, Mgr Jean propose d'y. intéresser Mgr Antoine Bloom, exarque du patriarcat de Moscou et resté son ami personnel, qui accepte de tenter l'expérience. La communauté orthodoxe de Bonnecombe passe donc dans l'obédience du patriarcat de Moscou, mais cet essai sera éphémère[14]

Par ailleurs, à peine Mgr Jean est-il parti pour l'Egypte, qu'arrive à Paris une lettre d'Italie, de Bari où, depuis environ deux ans, animée par un prêtre catholique devenu orthodoxe, une communauté s'efforçait de prendre corps après avoir demandé le soutien de l'Eglise orthodoxe de France. Cet Italien avait entrepris la création d'un foyer d'étudiants grâce à l'aide financière importante d'une congrégation protestante suisse, amie de l'E.C.O.F. qui s'était elle-même portée garante du prêt. Sans préavis il annonce sa décision de se placer dorénavant sous la juridiction du patriarcat de Moscou. On saura plus tard qu'il avait pris cette décision soudaine et unilatérale pour échapper à ses prêteurs qui réclamaient un début de remboursement (qui n'aura jamais lieu). Sur l'instant, surpris par la nouvelle qui suivait de peu l'affaire de Bonnecombe, certains croient voir dans ces deux incidents rapprochés les premiers symptômes d'un prochain retour de l'Eglise de France dans la juridiction de Moscou... Ils suspectent alors Mgr Jean de mener secrètement des pourparlers dans ce but depuis le décès de l'archevêque Jean de San-Francisco. 

Et voilà que quelques jours après, un paroissien de Saint-Irénée reçoit de Mgr Jean une carte postée à Assouan. Il en parle autour de lui, il donne des nouvelles du voyageur, mais... lapsus, étourderie, mauvaise prononciation ou mauvaise oreille, la rumeur se répand comme une tramée de poudre : "L'évêque est à Odessa !" L'un des contestataires se précipite aux renseignements qui, pris à bonne source, révèlent que, précisément, le patriarche de Moscou s'est trouvé en villégiature à Odessa... 

Le soupçon de traîtrise de l'évêque devient certitude... Précipitamment, sans chercher à se renseigner sérieusement et sans même attendre le retour de l'évêque Jean, le petit groupe d'agités alerte secrètement le Synode. Aussitôt un télégramme leur annonce la nomination de l'archevêque Vitaly[15], alors au Canada, pour s'occuper de l'Eglise de France, ainsi que sa venue imminente à Paris. Toujours en l'absence de Mgr Jean, un prêtre se hâte d'annoncer en chaire que le nom de ce nouvel archevêque sera mentionné dans les litanies et les diptyques en tant que "Supérieur de l'Eglise de France", et ce dernier arrive à Paris quelques jours déjà avant la fin des vacances de Mgr Jean. 

10. La crise de 1966 - "Le salut dans la fuite". 

De retour à Paris, revenu de sa surprise devant la confusion qui l'attendait, Mgr Jean fait une mise au point dans une lettre pastorale qu'il termine ainsi : 

«... rentrant de mon pèlerinage de la sainte ville de Sion, j'ai trouvé un télégramme du métropolite Philarète m'annonçant que : "L'archevêque Vitaly de Montréal, au Canada, est nommé pour remplacer le défunt archevêque Jean en ce qui concerne l'Eglise". 

«...Je suis étonné de ce que l'Eglise de France et moi-même n'ayons pas été consultés. Je désire que nous étudions ensemble cette nouvelle. Malgré ses qualités et sa connaissance de la langue française, l'archevêque Vitaly était fortement opposé aux vues de l'archevêque Jean et ne semblait pas, lors de nos derniers entretiens, comprendre l'aspect occidental de l'Orthodoxie. Jusqu'à éclaircissement de notre situation par l'Assemblée générale extraordinaire de notre Eglise que je convoque pour le dimanche 9 octobre, à 15 heures, fête de saint Denys l'Aréopagite, nous continuerons à prier dans la liturgie comme auparavant. Dieu conduit notre Eglise et nous indiquera Sa volonté.» 

Le 9 octobre donc, après avoir prié pour la mémoire de l'archevêque Jean de San-Francisco, Mgr Jean ouvre l'Assemblée générale extraordinaire en présence de Mgr Vitaly qui, présenté comme "Supérieur de l'Eglise de France", n'avait cependant pas jugé bon de participer ni même - pour le moins - d'assister à la liturgie célébrée le matin à Saint-Irénée. 

«Lorsque j'ai décidé de convoquer l'Assemblée générale extraordinaire, j'ignorais que nous aurions l'honneur d'avoir l'archevêque Vitaly parmi nous. Je me suis entretenu avec lui ce jeudi et il a exprimé le vif désir d'être présent à notre réunion ; ainsi qu'il me l'a précisé lui-même, il est provisoirement nommé par le Saint-Synode comme représentant de ce dernier auprès de l'Eglise catholique orthodoxe de France, jusqu'au Concile de l'Eglise russe hors-frontières qui se tiendra en 1967, le deuxième dimanche après Pâques. Je suis allé à la rencontre du désir de Mgr Vitaly d'être parmi nous, et c'est pourquoi je lui dis au nom de l'Eglise de France : Monseigneur, soyez le bienvenu ! Vous serez aujourd'hui le témoin de toutes les difficultés du chemin douloureux de l'Eglise catholique orthodoxe de France. Je regrette de ne pouvoir vous présenter notre Eglise telle qu'elle était encore il y a un an, heureuse et solidement unie. Mais vous êtes évêque de longue date et vous savez que "le diable rôde autour de nous comme une lion bondissant". 

«Monseigneur, mes Pères et mes Frères, j'ai décidé de convoquer cette réunion pour vous informer de la situation actuelle de l'Eglise. 

«Mes clercs et mes fidèles, je vous remercie du fond du cœur d'avoir répondu à mon appel. Je connais votre attachement profond à l'Orthodoxie, j'admire la piété, le dévouement des prêtres et des laïcs, mais je constate que l'on a confondu "la liberté glorieuse des enfants de Dieu" avec la liberté irresponsable qui entraîne le désordre. Des troubles graves et un lourd malaise se sont fait jour. En dépit des circonstances, j'espérais jusqu'à présent que par la charité et la bonne volonté réciproques nous parviendrions à la paix et à la compréhension. Malheureusement, aucune amélioration ne s'est produite, au contraire, on a profité de mes vacances pour augmenter et durcir l'atmosphère malsaine. J'ai couvert les défaillances, j'ai caché les erreurs parce que j'aime paternellement ceux qui ont mal agi et ne cesserai de les aimer. Mais je suis contraint à présent, afin de préserver mon troupeau, d'adopter une autre conduite, et je suis heureux de la présence de Monseigneur Vitaly en tant que représentant du Saint-Synode.  

«Faisons, tout d'abord, une mise au point. Nos statuts, approuvés par le Saint-Synode, déclarent que : "L'Eglise catholique orthodoxe de France est administrée par son évêque", et que "cet évêque fait son rapport sur la marche de l'Eglise au Pouvoir canonique supérieur", "qu'il dirige l'Eglise, assisté d'un Conseil épiscopal, en se conformant aux Règles apostoliques, à celles des Conciles œcuméniques et locaux, ainsi qu'aux instructions des Pères de l'Eglise". 

«Je ne vous citerai maintenant que deux règles apostoliques : 

«Règle 39 : "Que les prêtres et les diacres ne fassent rien sans le consentement de l'évêque, car il est celui à qui est confié le peuple de Dieu et c'est à lui qu'il sera demandé compte en vue de leurs âmes." Cette règle est claire. Le peuple royal de Dieu est confié à l'évêque, il en est responsable devant Dieu. Les prêtres et les diacres ne sont que les porte-parole et exécuteurs de l'évêque dans les paroisses et missions où l'évêque les a placés. Tout acte ou initiative du clergé exécuté sans la bénédiction de l'évêque est anti-canonique et détruit l'ordre sacré de l'Eglise. Les prêtres ont l'immense privilège de célébrer les redoutables mystères, d'accomplir l'œuvre pastorale, veillant sur les âmes des fidèles que l'évêque leur a confiées. Les prêtres qui agissent derrière le dos de l'évêque sont des fauteurs de schisme. Les prêtres et les diacres mécontents ont le droit de se plaindre à l'évêque qui les écoutera comme un père aimant et donnera satisfaction à leurs requêtes, s'il les juge opportunes, mais je le répète, ils ne doivent en aucune manière agir sans bénédiction de l'évêque. 

«Règle 55: "Si un clerc insulte un évêque, qu'il soit déposé de sa fonction, car tu ne maudiras pas le juge de ton peuple (Exode 22, 27).» Cette règle exige le respect de l'évêque et lui confère le devoir de déposer le clerc, s'il l'insulte ou sape son autorité, et les laïcs doivent respecter les prêtres et les diacres lorsqu'ils obéissent à l'évêque. Toute réunion en dehors de l'évêque est anti-canonique, tout acte officiel de l'Eglise ne peut être accompli sans l'approbation de l'évêque, aucune démarche pour l'Eglise ne peut être entreprise par-dessus la tête de l'évêque. L'évêque a le droit de prendre des mesures sans informer au préalable le clergé, les clercs doivent rendre compte à l'évêque de toutes leurs activités qui concernent l'Eglise. Et pourtant ! 

«Des prêtres ouvertement ont désobéi à l'évêque et, publiquement, appelé les fidèles à protester, en affirmant que les paroles épiscopales n'étaient pas véridiques, accusant même leur père en Dieu de se servir de faux ! Des prêtres ont émis des jugements sur les actes de l'évêque, sans lui en avoir parlé auparavant et en laissant courir des rumeurs invraisemblables. Des prêtres et des laïcs ont annoncé et affiché officiellement des nouvelles touchant le destin général de l'Eglise, sans que l'évêque ait été mis au courant, ni ne connaisse même ces nouvelles. Des prêtres et des laïcs ont organisé des réunions où l'on discutait, jugeait, examinait la situation générale de l'Eglise catholique orthodoxe de France, en se cachant de l'évêque. Des laïcs ont mis sur le compte de l'Eglise une opinion qui était leur opinion personnelle. 

«Mon cœur pastoral déplore des cas pénibles dont je ne veux pas parler. Ces bergers, dans leur inconscience, ont agité et troublé les fidèles au lieu de dominer les éléments passionnels et apporter la paix. Je n'aurais jamais parlé de tout cela si ce n'était devenu public. Je répugne de tout mon être à prendre des mesures, j'ai hésité, retardé, couvert vainement les défaillances, mais je suis obligé d'envisager des mesures disciplinaires jusqu'au changement d'attitude. Que Dieu me ramène mes fils, je L'implore ! J'appelle mes enfants, prêt à leur ouvrir les bras lorsqu'ils auront compris. Il ne s'agit point de ma personne mais de la personnalité vivante de notre Eglise. 

«D'où est venue cette agitation meurtrière ? Au lieu de chercher par-dessus tout le royaume de Dieu, la vie intérieure et spirituelle, l'acquisition du Saint-Esprit, de porter la lumière de l'Orthodoxie dans notre pays, on s'est précipité à vouloir administrer l'Eglise, la réformer, sans en avoir le mandat. Je vous appelle tous à la prière et à la lutte intérieure permanente contre les tentations du monde (...). 

«Canoniquement, aucune Eglise orthodoxe actuelle n'a de droit historique sur l'Eglise locale de France, mais chacune a le droit de la prendre sous sa protection. C'est grâce à l'archevêque qui a défendu notre cause que l'Eglise russe hors-frontières a accompli son acte paternel. Cette Eglise à laquelle nous redisons notre profonde reconnaissance a le privilège inestimable d'être libre, ferme et pure dans l'Orthodoxie mais, vous le savez, elle est isolée de la majorité des Eglises autocéphales... On a beaucoup parlé de changement de juridiction. Si cela avait été exact, j'aurais immédiatement convoqué le Conseil épiscopal, exposé la situation à tout le clergé, prévenu et consulté clercs et fidèles et surtout, averti notre proto-hiérarque, le métropolite Philarète. 

«Non, mes amis, on ne met pas la lumière sous le boisseau, c'est la volonté de notre Eglise d'apporter son témoignage propre à tous les patriarcats. 

«Monseigneur, j'ai parlé ouvertement devant vous, sans rien cacher, sans diplomatie et vous le voyez, nôtre tâche est difficile. Nous demeurons loyalement dans l'Eglise russe hors-frontières, mais notre destin est différent du sien. La mission qui nous est confiée est de ranimer et maintenir l'Eglise locale de France, et nous espérons que vous nous y aiderez. 

Quand l'archevêque Vitaly prend à son tour la parole, on a la surprise de constater qu'il ne se préoccupe nullement des difficultés internes de la communauté qui cependant ont motivé sa venue précipitée, seuls problèmes auxquels Mgr Jean ait fait allusion. On note qu'il n'est pas du tout venu comme arbitre-conciliateur pour résoudre des problèmes humains : de fait, il est venu comme inquisiteur, profitant de l'occasion pour attaquer de front l'Eglise dont il est chargé. En effet d'emblée, il déjuge son propre métropolite (défunt) et se dit porte-parole des évêques hostiles du Synode (dont pourtant Mgr Jean de Saint-Denis n'avait entendu nulle protestation après qu'il eût célébré la liturgie occidentale à New York en leur présence) : 

«Votre liturgie et le sacre de votre évêque n'ont été acceptés que pour ne pas contrarier l'archevêque Jean Maximovitch et contre le sentiment de tout le Synode. 

Paraissant confondre évangélisation des peuples païens et retour aux dogmes orthodoxes de l'Eglise indivise, il déclare : 

«Pour vous la tradition est coupée depuis neuf siècles, vous repartez à zéro comme des bébés, et il vous faut une soumission intégrale à vos parents de l'Eglise russe hors-frontières, comme la Russie fut soumise pendant de longs siècles à des évêques grecs, et encore elle n'avait pas un paganisme organisé et fort comme celui de vos druides. (...) Le Synode vous exprime par ma voix son exigence, car le moindre écart dans cette tradition liturgique sera fatal à votre foi, car si vous refusez la liturgie chrysostomienne, dans cinquante ans, comme vos ancêtres mal convertis, vous retomberez dans cette pseudo-Eglise. 

On lui répond qu'il est malséant de traiter l'Eglise catholique romaine de "pseudo-Eglise" et que, par ailleurs : 

«Nous ne repartons pas à zéro : notre Eglise n'est pas le produit d'une mission comme l'Eglise du Japon, nous n'avons été faits orthodoxes ni par les Russes ni par les Grecs, nous l'avons été pendant un millénaire. Nous n'avions pas reçu alors une liturgie toute faite et imposée, elle s'est formée sur place, et c'est elle que nous reprenons maintenant. Il ne s'agit pas d'une naissance mais d'une renaissance d’adultes. 

A propos de la liturgie, Mgr Vitaly dit encore qu'elle n'a aucune valeur ayant, dit-il, été "présentée en bloc à l'approbation du Synode sans intervention de celui-ci, alors que pas même un évêque n'avait contribué à son élaboration". C'était paraître ignorer que, nous l'avons vu, pendant plus d'un an, du début 1958 à février 1959, une Commission liturgique dont le Père Kovalevsky s'était tenu écarté, avait travaillé sous la présidence de l'archevêque Jean Maximovitch, savant liturgiste dont on avait pu observer la minutie avec laquelle il étudiait chaque structure, chaque rubrique, chaque mot. C'était également faire fi de l'approbation du métropolite Anastase lui-même, qui s'était personnellement penché sur la question. Il est vrai que ni l'un ni l'autre de ces hiérarques n'était plus de ce monde. 

La suite du discours de Mgr Vitaly fait apparaître clairement que, s'affranchissant de ces deux autorités hautement respectables, le Synode hors-frontières revient maintenant sur les décisions qu'il avait pourtant lui-même ratifiées, et qu'il est en passe de lâcher l'évêque de l'Eglise de France. Evoqués accessoirement ensuite, les troubles internes qui avaient motivé sa venue à Paris n'étaient manifestement pour lui qu'un prétexte qui facilitait et précipitait cette volte-face délibérée. Se voyant soutenus par le représentant du Synode, les six clercs dissidents (qui déjà avaient proclamé qu'après la mort de l'archevêque Jean, l'Eglise de France n'avait plus d'évêque) viennent publiquement remettre l'un après l'autre leur démission auprès de Mgr Jean. Ils déclarent que leur évêque est à présent Mgr Vitaly. Le lendemain même ils accompagnent en Suisse leur nouvel évêque qui les a invités à venir concélébrer avec lui et l'évêque Antoine de Genève[16]. 

Dans un but d'apaisement, Mgr Jean écrit à l'archevêque Vitaly : 

«Voulant sortir de notre pénible situation et de l'esprit d'agitation, j'ai renoncé à suspendre les clercs, bien qu'ils n'aient pas fait pénitence sur les questions essentielles, car ils ont offensé l'évêque et introduit le trouble dans l'Eglise par une série d'actes qui touchent sa structure hiérarchique. Avec leur consentement, je les ai exclus de l'Eglise catholique orthodoxe de France. Je les remets entre vos mains, et par cette mesure pacifique, j'espère qu'ils trouveront la paix dans les milieux russes. Je regrette néanmoins que vous n'ayez pas soutenu votre frère dans l'épiscopat... 

Il confirme sa décision à chacun d'eux et termine sa lettre : 

«Je vous exhorte à ne point troubler mon troupeau et prie Dieu qu'Il vous donne de trouver auprès de l'archevêque Vitaly l'épanouissement de votre vocation. 

Cependant, le Conseil épiscopal et le clergé envoient des rapports mesurés au métropolite Philarète et à l'archevêque Vitaly qui ne répondent ni l'un ni l'autre. Devant ce vide éloquent, assorti de quelques indiscrétions fort significatives, les clercs s'inquiètent unanimement de ce qui, sans équivoque, se prépare à brève échéance : l'interdiction de l'évêque Jean, l'éviction de son clergé resté fidèle, et la prise de possession de l'Eglise de France par les dissidents. 

L'expérience aidant et pour éviter de donner prise aux coups, ils supplient Mgr Jean lui-même encore réservé, de libérer au plus tôt l'Eglise de France de la tutelle du Synode hors-frontières dont ils connaissent maintenant l'hostilité ouverte. Le salut est dans la fuite... L'évêque redoute une nouvelle aventure, mais il finit par céder à leurs instances. Deux d'entre eux vont sur le champ, en pleine nuit, expédier depuis la poste centrale un télégramme au métropolite Philarète : "Evêque et tout clergé catholique orthodoxe de France assemblés informent Synode hors-frontières décision ne plus reconnaître Eglise russe hors-frontières comme instance supérieure. Lettre explicative suit." (Une lettre datée du 19 octobre 1966 résume les événements qui ont entraîné cette prudente décision.) 

Sous le coup d'aiguillon du télégramme, la réponse cette fois ne se fait plus attendre... Par retour vient la riposte télégraphiée : 

«Apprenant que vous-même et une partie de votre clergé avez renoncé à l'obédience canonique au Synode d'évêques, vous êtes placé sous interdit et la procédure canonique est instituée contre vous. 

Six mois plus tard, après un simulacre de procès fait par une instance dont l'accusé n'est plus justiciable, arrive la "condamnation". Les motifs invoqués, qui illustrent le juridisme propre à cette Eglise de tendance intégriste, sont soit faux, soit d'ordre secondaire, soit fondés sur de mauvaises interprétations : par exemple le jeûne pré-eucharistique ne serait pas assez prolongé (d'accord avec son archevêque, Mgr Jean l'avait cependant fixé à sept heures) ; une messe pour les défunts aurait été célébrée selon le rite maçonnique (faux, mais on n'avait pas interdit aux amis francs-maçons du défunt d'y assister et il avait fallu, par courtoisie, les accepter avec leurs emblèmes) ; la communion avait été apportée une fois à un malade par un sous-diacre (croyant bien faire, ce dernier en avait pris l'initiative) ; de nouvelles fonctions ecclésiastiques avaient été introduites (sans doute s'agissait-il de la fonction de portier, ordre mineur méconnu dans l'Eglise d'Orient). Le reste à l'avenant... Bien que Mgr Jean ne soit plus dans son obédience; le Synode hors-frontières le décrétera "défroqué et remis au rang de simple moine" (2 avril 1967). Mgr Ionesco, évêque co-consécrateur, est sollicité afin qu'il désavoue le sacre auquel il avait participé. Il refuse malgré les pressions. 

Le 28 octobre 1966, le clergé de l'Eglise orthodoxe de France rappelle aux fidèles les conditions dans lesquelles le lien s'était établi entre ses communautés et le Synode hors-frontières, et celles dans lesquelles il s'était rompu. Il conclut : 

«Cette juridiction (Eglise russe hors-frontières) n'impliquait pas, selon S.B. Mgr Anastase, notre appartenance en tant que fraction ou diocèse de l'Eglise russe hors-frontières, mais établissait le lien de communion et la reconnaissance d'une instance canonique supérieure dans la personne de l'archevêque Jean de San-Francisco. Conscients du peu d'intérêt porté par les évêques à la personnalité et au passé apostolique de l'Eglise de France et d'Occident (...), il était essentiel de quitter son instance canonique supérieure avant que des décisions contraires à la vocation de notre Eglise n'aient été prises. Cette suspension (de Mgr Jean) n'a aucune valeur juridique, ayant été prononcée et envoyée après la rupture officielle de notre Eglise catholique orthodoxe de France d'avec l'Eglise russe hors-frontières. Tout acte canonique promulgué par le Saint-Synode de l'Eglise russe hors-frontières concernant l'Eglise de France n'a plus désormais force de loi pour notre Eglise. (...) 

«Notre Evêque conserve pour notre Eglise et pour nous la plénitude canonique de ses droits, gardant intacte notre vocation orthodoxe et occidentale dans sa fidélité essentielle à la volonté divine et à l'histoire.

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[1]. Coiffure du clergé oriental en forme de fez, héritage de l'occupation de Byzance par les Turcs (1453) qui l'avaient imposée en marque de soumission.

[2]. Par la suite, l'Assemblée générale donnera l'autorisation de faire preuve de souplesse en s'alignant, sur l'usage généralement admis en France de ne pas mentionner l'épithète "catholique" dans les titres des Eglises orthodoxes.

[3]. Cette formulation en usage dans l'Eglise orthodoxe de France met, bien davantage que la traduction œcuménique, l'accent sur la nourriture eucharistique (et non seulement sur la nourriture quotidienne matérielle).

[4]. Une remarque nous paraît importante. Pour que le sacrement eucharistique ait sa pleine valeur, sa pleine efficacité, le fidèle doit participer effectivement à l'office dès son début. Or sauf dans l'Eglise catholique orthodoxe de France, nombreux sont les prêtres accoutumés à confesser les fidèles dans l'église, pendant que se déroule la liturgie, les privant partiellement de cette consciente et indispensable préparation au Sacrement eucharistique.

[5]. "Me trouvant en Grèce un jour de Pentecôte dans une église où se trouvait une foule de fidèles, j'ai eu la surprise de voir que seul le prêtre communiait. Et je n'ai pas osé troubler le déroulement de l'office (et peut-être scandaliser) en m'approchant du sanctuaire, moi que personne ne connaissait… (Témoignage de l'auteur).

[6]. Placée à l'heure des vêpres, la liturgie vespérale instaurée dans l'Eglise orthodoxe de France par souci d'économie pastorale, est une liturgie "ordinaire" dont certains éléments fixes sont remplacés par des éléments des Vêpres. Le Psaume 104 (cosmique) remplace le Chant d'introduction, le psaume 141 (lucernaire) remplace l'Alléluia, le Répons long des vêpres remplace le Graduel (Prokimenon), et le Chant final d'action de grâces est remplacé par le Magnificat.

[7]. Mgr Jean Maximovitch le fixera à 7 heures.

[8]. Introduction à une étude parue dans la revue Irenikon (n°2, 1961) publiée dans les Cahiers Saint-Irénée (n°32, Janvier 1962), traitant de l'Eucharistie pour la rémission des péchés.

[9]. Le titre d'évêque de Saint-Denis a été choisi en hommage aux liens intimes de la ville avec l'histoire spirituelle de la France. La ville de Saint-Denis n'ayant jamais jusqu'alors été siège épiscopal, le titre était donc disponible. Ce n'est que peu après le sacre de Mgr Jean Kovalevsky, en octobre 1966, que fut créé un évêché de Saint-Denis suffragant de l'archevêché de Paris au sein de l'Eglise romaine.

[10]. Mgr Antoine Khrapovitsky qui avait voulu le sacre de Jean Maximovitch et l'avait lui-même sacré.

[11]. Ce recours aux autorités catholiques romaines témoigne de l'étroite vigilance de celles-ci envers tout ce qui concerne la communauté orthodoxe française de rite occidental dont elles admettent mal l'existence, ainsi que de leur influence non dissimulée. Déjà en 1955 un rapport avait été établi par l'archevêché de Paris. Il avait abouti à cette conclusion : "Il ne semble pas que, dans l'état actuel des choses, ce mouvement puisse représenter un danger sérieux pour les milieux catholiques. Une mention un peu marquante qui en serait faite dans un organe de presse romain lui donnerait une importance qu'il n'a pas présentement. (...)

"Il importerait, en outre, de prendre en considération toutes les mesures propres à favoriser le développement et l'épanouissement dans la pratique habituelle de l'Eglise catholique latine de ceux des traits qui ne lui sont pas étrangers mais qui, plus visibles dans l'Eglise orthodoxe, attirent à celle-ci des âmes qui sont incontestablement de bonne volonté et aspirent à une vie chrétienne plus profonde et plus authentiquement évangélique.

"Lorsqu'on se remémore les événements rappelés dans la première partie de cette note, on ne peut s'empêcher de se demander, non sans mélancolie, si une attitude plus accueillante lors des démarches faites par Mgr Winnaert pour se réconcilier avec l'Eglise catholique n'aurait pas mis fin définitivement à un petit schisme, alors que la sévérité manifestée lui a redonné consistance et offert de nouvelles possibilités de développement. Il y a peut-être là une leçon à tirer pour l'avenir."

[12]. Lettre de sollicitation adressée à un diacre en province.

[13]. Cet usufruit avait été proposé à la demande du Père Placide Deseille, alors encore moine cistercien de l'abbaye de Bellefontaine, qui éprouvait de la sympathie pour l'Eglise catholique orthodoxe de France qu'il comprenait, et pour Mgr Jean dont il approuvait l'action.

[14]. Actuellement le domaine de Bonnecombe est occupé et exploité par la communauté de l'Arche (Lanza del Vasto) avec laquelle l'Eglise orthodoxe de France entretient des rapports amicaux. Des stages de chant y ont lieu chaque année.

[15]. Le22 janvier 1986, l'archevêque Vitaly a succédé au métropolite Philarète, décédé, comme primat de l'Église russe hors-frontières.

[16]. Constitué en une "Eglise orthodoxe française", ce petit groupe est resté dans l'obédience de l'Eglise russe hors-frontières, puis s'est jointe à l'Eglise grecque vieille-calendariste.

 

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